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Témoignes, vécus, histoires

Le petit autiste

Boubi, soudain tiré de son sommeil par les foucades de Chantecler, souleva une paupière, l’autre, et d’un bond se rua sur le maître du poulailler, dressé sur ses ergots, collet monté dans ses plumes ébouriffées.

A la ferme, personne ne prêtait plus attention aux cocoricos intempestifs de Chantecler. Mais là ! C’était autre chose. Il était en train de charger Pierrot.

-Hé le coq ! Arrête ! Occupe-toi de tes poulettes et laisse le petit homme tranquille. C’est moi qui le protège. Tu entends ? Je veux qu’il soit accepté de tous. Compris ? Jappa avec insistance le chien berger.

Le coq descendit d’un seul coup de ses ergots et se dégonfla, tel une baudruche. En effet, il valait mieux pour lui faire profil bas et surtout, ne pas se mettre mal avec le gardien de la ferme.

-Approche-toi Pierrot !

L’enfant s’approcha confiant, enfouit sa jolie frimousse dans les poils du chien. Boubi était son seul ami. Ses parents étaient très occupés aux travaux de la ferme et des champs. Et de toute façon, ils ne savaient pas comment s’y prendre avec lui qui ne parlait pas, ne montrait rien de ses émotions et vivait dans un autre monde. Il avait sept ans, l’âge de raison, mais il n’était qu’un petit autiste, un enfant enfermé dans ses rêves.

-Tu sais Pierrot, il faut que je t’apprenne les lois de la ferme. Il faut que tu saches communiquer avec les animaux. Ensuite, tu verras, il sera plus facile pour toi de devenir un vrai petit homme.

Quelques voix s’élevèrent aussitôt pour dire que Pierrot n’était pas des leurs ; qu’ils n’avaient pas à le fréquenter. Et les poules le rabâchaient de plus belle d’un cot cot insupportable jusqu’à ce que la grosse voix de Boubi leur intima de fermer leur bec. Puis, il s’adressa à tous :

-Ecoutez les amis. C’est simple. ! Si vous n’acceptez pas Pierrot, je laisse entrer le renard dans la bergerie, dans le poulailler ; je n’accompagne plus les vaches dans les prés. Si vous ne voulez plus de ma protection, y’a qu’à dire !

-Comment sa petite tête va retenir tes longs discours ? Intervint timidement Jeannot, le lapin en inclinant ses oreilles.

-Un petit d’homme est un petit d’homme, et il doit apprendre toutes… tu entends bien Jeannot… toutes les règles de la ferme. Et celui-ci, je vous le dis à tous, dit-il en élevant la voix…plus qu’un autre, a besoin de mon aide, de notre aide à tous.

Finalement tous se muselèrent dans le silence, car ils savaient très bien qu’ils ne pouvaient pas se passer de la protection du chien.

Boubi, pour s’assurer que son petit élève comprenait ses leçons, avait pris l’habitude de lui répéter cent fois la même chose. C’était fatigant mais c’est comme ça que Pierrot finit par retenir les choses importantes ;  apprit à reconnaître le langage des animaux. Il n’y avait que celui des poules qu’il ne comprenait pas. D’ailleurs il n’était pas le seul, même pour Boubi il était incompréhensible. Agacé, il les chassait de son territoire en leur volant dans les plumes. Cela amusait tout le monde, sauf Pierrot qui restait de marbre et se contentait d’écarquiller ses beaux yeux bruns. D’ailleurs, il ne riait jamais, ne montrait rien de ses émotions, à croire qu’il n’en avait pas.

Pierrot était parfois bizarre. Il avait la manie de manger tout ce qui se trouvait par terre, y compris les cailles de poules. Et toujours avec patience, Boubi intervenait à temps.

– Répète la règle : Ne pas manger tout ce qui traîne par terre.

Pierrot répétait les règles, apprenait à communiquer avec les animaux et même avec les insectes. Un jour que Maya l’abeille lui tournait autour, il réussit à lui demander poliment de s’écarter. Alors que Maya s’éloignait, Pierrot s’approcha de la barrière du pré où les vaches gambadaient en liberté avec leurs petits. Boubi ne le perdait pas de vue.

– Vois leurs regards anxieux, elles sont prêtes à écraser un petit homme comme toi sous leurs sabots, pour protéger leurs petits. Elles ne sont pas méchantes et pourraient même le regretter mais, il faut comprendre : ce sont des mamans. Alors sois prudent et ne t’approche pas trop. Elles ne craignent que moi lorsque je montre mes dents.

Petit à petit Pierrot se fit sa place à la ferme. Il comprenait qu’il y avait des heures où il ne fallait pas déranger le chat repu qui dormait ; les poules qui pondaient ; les cochons qui bâfraient. Il apprit aussi qu’on pouvait faire plaisir et se rendre utile : déterrer les carottes du jardin pour Jeannot le lapin qui en raffolait, lancer les graines aux poules et caresser le poulain. Les journées passaient très vite, d’autant plus que les leçons de Boubi en occupaient une bonne partie. Ce n’était que tard le soir, lorsque sa maman l’appelait pour le dîner, qu’il rentrait dans la ferme.

Un matin Pierrot arriva de bonne heure à la niche, inquiet et agité. Il expliqua à son ami qu’il n’avait pas dormi de la nuit car il avait entendu de drôles de bruits dans le plafond.

-C’est rien ! Ce sont les souris qui se baladent dans le grenier ! Tu sais, ton papa fait tout pour qu’elles s’en aillent mais elles trouvent toujours le moyen de s’éterniser. Je vais envoyer le gros Félix les déloger. Promis… tu n’entendras plus le tapage nocturne de ces fêtardes.

Inquiets de voir Pierrot dans tous ses états, les animaux de la ferme s’étaient approchés. Même l’écureuil, là-haut sur le noisetier, n’avait rien perdu de la scène. Il descendit de son arbre en faisant des pirouettes pour amuser l’enfant et lui offrir une noisette. Jeannot le lapin sortit de son clapier en faisant le clown tandis que le gros Félix se léchait déjà les babines en sortant ses griffes. Pour la première fois, Pierrot se mit à rire aux éclats.

L’enseignement et la patience de Boubi, la gentillesse de tous les animaux de la ferme, avaient aidé Pierrot à se libérer. Maintenant qu’il connaissait leur langage, il lui était plus facile d’apprendre celui des humains.

« C’est gagné ! Pierrot est devenu un vrai petit homme », se dit Boubi en le regardant avec tendresse.

– Il est temps maintenant que tu te fasses des amis parmi tes semblables, lui dit-il.

-Oui, tu as raison, mais tu resteras toujours mon ami, lui répondit Pierrot dans son langage de petit homme. Et cela pour la première fois.

Pierrot avait grandi, appris tant et tant  de choses, progressé et pris confiance en lui.

Alors que Pierrot avait 15 ans à peine, Boubi mourut de vieillesse. Il en éprouva une grande tristesse mais maintenant tout était tellement différend. Il pouvait enfin exprimer ses joies et ses peines, les partager avec ses semblables. Il était devenu un enfant comme les autres.

Cailles de poules /terme typiquement Suisse pour “fientes de poules”.

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