facebook

Témoignes, vécus, histoires

La complainte du croque-mort

Les gens m’appellent croque-mort même s’il y a bien longtemps que je ne croque plus...

dans le meilleur des cas, que les dernières économies de mes clients. Officiellement je suis ordonnateur de pompes funèbres. En fait de pompes, mis à part qu’elles doivent être bien cirées, je pratique plutôt dans la discrétion et la retenue.

A bien y regarder ma profession s’apparente d’avantage à celle d’un diplomate qu’à celle d’un vulgaire fossoyeur comme d’aucuns voudraient me qualifier. En effet avant d’en arriver à cette dernière extrémité je dois négocier, parfois âprement, les termes et le déroulement de la cérémonie.

Lorsque je reçois les familles, je fais dans le tact et la psychologie, je suis grave et un brin compassé mais sans en avoir l’air et concerné mais sans me laisser envahir par les émotions.

Dans la société actuelle, de plus en plus matérialiste, le choix du cercueil est le moment le plus délicat.

L’autre jour j’ai reçu une famille bien comme il faut. Elle avait toujours pris soin de son pépé, l’avait invité à déjeuner tous les dimanches, supportant ses radotages, son dentier en équilibre instable et les reliefs du repas décorant son gilet. Il était normal qu’elle attendît un retour sur investissement lorsque l’ancêtre se décida enfin à lâcher la vie et son magot auquel il s’était accroché comme une moule à son rocher. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’elle apprit que l’héritage avait été légué à la SPA par amour pour ses chers chats. Leur rancœur d’héritiers fut sans limite. Ils auraient volontiers laissé l’aïeul dans son appartement, se faire dévorer par ses sales bestioles, si le qu’en-dira-t-on des voisins ne les en avait empêché.

« Qu’avez-vous à nous proposer ? » demandèrent-ils d’un air patelin.

Je sors mon catalogue, saute allègrement les premières pages, comprenant que leur chagrin ne va pas jusqu’aux modèles haut de gamme ; passe sur ceux en chênes, trop cossus pour l’harpagon et m’arrête finalement sur les cercueils en sapin. Sans même leur jeter un regard, ils se concentrent sur les prix au bas des pages. Ainsi je ne suis pas surpris lorsqu’ils m’interrogent embarrassés :

« Euh, vous n’auriez pas quelque chose… heu… de plus simple, sans fioritures ? Voyez-vous, notre grand-père était une personne très modeste et sans prétentions ».

Je saisis alors sur une étagère, un cercueil en carton, imitation bois, en leur laissant entendre un peu agacé, qu’il s’agit là du modèle vraiment bas de gamme, que la municipalité réserve aux SDF.

« Et celui-là, ça vous va ? »

« C’est très bien ricanent-ils sans gêne, l’emballage est tout à fait adapté au contenu . »

Le métier de croque-mort a bien changé. Dans les villages mes collègues doivent parfois exercer deux professions. Ainsi j’ai vu en province, sur la devanture d’un limonadier, un panneau annonçant fièrement « Bières et mise en bière ».

Ah il est loin le bon vieux temps des funérailles somptueuses avec catafalque noir tiré par 6 chevaux, pleureuses et voilettes de deuil en sus. Actuellement, lorsqu’il s’agit d’une personnalité du monde du spectacle, on applaudit le cercueil à la sortie de l’église comme si le défunt était toujours en représentation. On s’attend presque à ce qu’il se redresse pour saluer une dernière fois son public. Quant aux amis présents, cabotins professionnels, lunettes noires sur le nez et foulard Hermès autour du cou, on les voit surtout soucieux de paraître à leur avantage au journal télévisé du soir.

Pour une personne anonyme, on bâcle en général la cérémonie, dans l’intimité, bien évidemment toujours selon les vœux du défunt. Puis on charge le corps dans un véhicule de circonstance et départ sur les chapeaux de roues vers le cimetière le plus proche pendant que famille et connaissances se goinfrent de petits fours.

Autrefois les familles se faisaient un point d’honneur d’offrir à leurs chers disparus le cercueil le plus beau, la cérémonie la plus somptueuse, la tombe la plus imposante. De nos jours, sous prétexte d’égalité et d’hygiénisme, on incinère les corps, sans se préoccuper des revenus de toute une corporation qui partent en fumée. Puis on entasse les cendres dans une urne banale et on flanque le tout dans une fosse commune rebaptisée pudiquement « Jardin du souvenir ». Quelle horrible promiscuité ! Quel manque de respect pour les morts et pour notre profession !

Auparavant les riches honoraient leurs disparus en leur construisant de somptueux mausolées et les pauvres se saignaient aux quatre veines pour leur offrir, au minimum, une belle plaque de marbre. Maintenant c’est fini ! Si ces marques de déférence ont toujours laissé les morts, fussent-ils des Saints, de glace, les marbriers quant à eux, la trouvent un peu raide.

Imprimer E-mail